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    >Modules > Famille et parenté > Patriarcat et pouvoir politique > Les successeurs d’Auguste (alimentaria de Trajan)

    Pline Le Jeune, Panégyrique de Trajan, 25-27

    "Je ne crains pas, pères conscrits, de paraître trop long puisqu’il faut souhaiter avant tout que les bienfaits dont nous rendons grâce au prince soient nombreux ; ces bienfaits du reste, il serait plus respectueux de les laisser entiers et intacts à vos méditations que de les parcourir au hasard et rapidement: car il arrive souvent que ce qu’on tait offre à l’imagination sa véritable grandeur.
    Toutefois comment ne dire qu’un mot des largesses dont ont bénéficié les tribus, du congiaire distribué au peuple et distribué totalement, tandis que les troupes n’avaient reçu qu’une partie du donatiuum? Est-ce le fait d’une âme médiocre de payer comptant plutôt ceux à qui on peut le plus aisément dire non ? au reste malgré cette diversité de traitements, une règle d’égalité à été observée. Les soldats ont été mis sur le même pied que le peuple: ils n’ont touché qu’une fraction, mais ont été servis les premiers; le peuple sur le même pied que les soldats: il a été servi le second, mais il a du premier coup touché la totalité.
    Ah quelles attentions ont présidé à la répartition! quelle peine tu t’es donnée pour que personne ne fût exclu de tes libéralités! ont participé à la distribution ceux qui, postérieurement à ton édit, avaient pris la place des noms rayés, et on a mis sur le même pied que les autres même ces gens à qui on n’avait rien promis.
    L’un était retenu par ses affaires, un autre par sa santé, celui-ci par la mer ou par des fleuves: on les a attendus et on a veillé à ce que personne n’ait été malade, personne occupé, personne enfin éloigné: qu’on vînt quand on voulait, qu’on vînt quand on pouvait.
    Œuvre magnifique, César, et qui est tienne, de rapprocher pour ainsi dire les terres les plus lointaines par ton ingénieuse générosité, de diminuer les distances infinies par ta libéralité, de faire obstacle au hasard, opposition au sort et d’employer tout ton effort pour qu’il n’y eût personne de la plèbe de Rome qui lors de ta distribution du congiaire ne sentît que plus encore qu’un homme il était citoyen.

    Quand arrivait un jour de congiaire, l’habitude était que vinssent guetter la sortie du prince, se poster dans les rues des essaims d’enfants, peuple futur. Les parents s’affairaient à faire voir leurs petits et, les ayant mis sur leurs épaules, à leur apprendre des mots d’adulation et des paroles flatteuses: eux répétaient la leçon et le plus souvent ils criaient vainement leurs prières aux princes qui faisaient la sourde oreille ; ignorant ce qu’ils sollicitaient, ce qu’ils n’obtenaient pas, ils étaient remis au temps où ils ne le sauraient que trop. Toi tu n’as pas admis même d’être sollicité et quelque agrément que tu prisses à rassasier ta vue du spectacle de cette nouvelle génération de Romains, tous cependant, avant de t’avoir vu ou de s’être adressés à toi, ont été admis, inscrits par ton ordre ; ainsi élevés à l’aide de tes bienfaits devaient-ils dès le berceau apprendre à connaître le père du peuple, grandir à tes frais puisqu’ils grandissaient pour toi, passer de tes distributions à ta solde, et être tous aussi redevables à toi seul que chacun à ses parents. Tu as raison César, de prendre à ta charge les espoirs du nom romain. Aucune dépense n’honore mieux un grand prince qu’attend l’immortalité que celle qu’il fait au profit des hommes à venir. Les riches sont incités à avoir des enfants par des récompenses considérables et des peines équivalentes ; les pauvres n’ont qu’une raison d’élever des enfants, la bienfaisance du prince. Si d’une main généreuse il ne protège, ne pourvoit, n’adopte ces enfants qui ont dû le jour à la confiance qu’on a mise en lui, il hâte la chute de l’empire, la chute de la république ; et c’est en vain, s’il néglige la plèbe, qu’il soutient la noblesse, tête privée de corps et que son déséquilibre fera choir. On imagine sans peine la joie que tu as ressentie quand t’accueillaient les acclamations des parents et des enfants, des vieillards et des jeunes. Ce cri fut le premier dont remplirent tes oreilles ces petits citoyens à qui tu as donné, avant même de leur faire des distributions, ce bonheur suprême de n’avoir pas à les solliciter.

    Mais le bien qui prime tout les autres est que tu sois tel qu’il y ait sous ton règne plaisir, avantage à avoir des enfants. Tous les pères désormais ne redoutent plus pour leurs fils que les vicissitudes de la fragilité humaine et on ne range plus la colère du prince parmi les maux incurables. Certes, c’est un grand encouragement à élever des enfants que l’espoir des distributions, l’espoir des congiaires, mais plus grand encore l’espoir de sécurité. Et bien plus, le prince peut ne rien donner , pourvu qu’il ne vole rien, ne pas nourrir pourvu qu’il ne tue pas: et il ne manquera pas de gens pour vouloir des fils! Qu’au contraire il donne et vole, nourrisse et tue: ah, il aura bientôt fait que l’on se repente non seulement d’avoir une postérité, mais d’être et d’avoir des parents! Aussi de toute ta générosité ce que je louerais davantage c’est de donner un congiaire sur ta cassette, des distributions sur ta cassette, et de ne pas nourrir les citoyens, comme des portées de bêtes fauves, de sang et de carnages; et, douceur sans pareille pour les bénéficiaires, ils savent que les dons qu’ils reçoivent ne sont pas un rapt sur personne, qu’au milieu de tant d’enrichissements n’est appauvri que le prince, et encore pas même lui: qui est maître de la moindre parcelle du patrimoine commun possède à lui seul autant que la communauté."

    (Texte traduit par M. Durry, Paris, CUF, 1947) 

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