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    >Modules > Sources écrites de l'Egypte ancienne > Les belles-lettres : reflets de la société > Les contes : Le paysan éloquent

    Le paysan éloquent, suppliques 3 et 4 (extraits)

    Là-dessus, un suivant d'élite annonça:
    Bonne nouvelle, gouverneur! Vois! Nous sommes arrivés chez nous! La masse est empoignée, le pieu d'amarrage planté, et l'amarre de proue, lancée à terre. Grâces sont rendues, le dieu est remercié; chaque homme étreint son camarade. Notre équipage est revenu sain et sauf, et il n'y pas de pertes dans notre troupe! Nous avons atteint l'extrémité de Ouaouat et dépassé Senmout. Vois donc! Nous sommes revenus sans encombre! Notre pays, nous l'avons atteint!
    Ecoute-moi bien, gouverneur, car je suis un homme dénué de tout excès: lave-toi, fais couler de l'eau sur tes doigts; ainsi, tu répondras quand on t'interrogera, tu parleras au roi avec présence d'esprit et répondras sans bafouiller. La bouche de l'homme le sauve; sa parole fait qu'on lui montre un visage avenant. Mais c'est selon tes humeurs que tu agis : c'est se fatiguer que de te parler!
    Laisse-moi donc te raconter une aventure du même genre, qui m'est arrivée à moi-même, lorsque je suis allé aux mines du souverain, et suis parti en mer dans un navire de cent vingt coudées de long sur quarante de large, avec à bord cent vingt marins de l'élite de l'Egypte. Qu'ils vissent seulement le ciel, ou qu'ils vissent la côte, plus brave était leur coeur que celui des lions. Avant même qu'elle ne fût venue, ils prédisaient la tempête, et avant qu'il n'eût éclaté, l'orage.
    Une tempête s'est levée alors que nous étions en mer, avant que nous eussions touché terre. S'étant mis à souffler, et toujours redoublant, le vent souleva une vague de huit coudées de haut, dont seul un espar me préserva. Alors le navire sombra, de ceux qui s'y trouvaient, pas un ne survécut.
    Je fus déposé dans une île par une vague de la mer et passai trois jours absolument seul, avec mes pensées pour toute compagnie, allongé sous l'abri d'un arbre, car j'avais cherché avidement de l'ombre. Enfin, j'allongeai les jambes, afin de rechercher de quoi me remplir la bouche et je découvris qu'il y avait là des figues, du raisin et toutes sortes de légumes magnifiques; qu'il y avait aussi des figues de sycomore - des vertes et des mûres - et des concombres, comme s'ils étaient cultivés; qu'il y avait enfin des poissons et des oiseaux; bref, qu'il n'était rien que l'île ne contînt. Je m'en rassiai mais dus en laisser à terre, tant il y en avait sur mes bras; puis, ayant saisi un bâton à feu, je fis jaillir une flamme et fis un holocauste aux dieux.
    Mais soudain j'entendis comme un coup de tonnerre et pensai qu'il s'agissait d'une vague de la mer. Les arbres se brisaient, la terre tremblait. Je me découvris la face et constatai que c'était un serpent qui venait. Il mesurait trente coudées de long, sa barbe dépassait les deux coudées, son corps était recouvert d'or, ses sourcils étaient en lapis-lazuli véritable, et il était dressé à l'avant. Il ouvrit la bouche vers moi qui me tenais prosterné devant lui et me dit:
    - Qui t'a amené, qui t'a amené, bonhomme? Qui t'a amené? Si tu tardes à me dire qui t'a amené à cette île, je ferai que tu te retrouves en cendres, devenu quelqu'un qu'on n'a jamais vu!
    Il me parlait, mais je n'étais pas en mesure d'entendre, car quoique devant lui, j'avais perdu connaissance.
    Alors, il me mit dans sa bouche et m'emmena à sa tanière. Il m'y déposa sans me meurtrir, et je me retrouvai sain et sauf, sans avoir été mutilé. Il ouvrit la bouche vers moi, qui me tenais prosterné devant lui, et me répéta:
    - Qui t'a amené, qui t'a amené, bonhomme? Qui t'a amené à cette île de la mer dont le pourtour plonge dans les flots?
    Je lui répondis ce qui suit, les bras fléchis devant lui:
    - Je suis parti pour les mines, en mission du souverain, dans un navire de cent vingt coudées de long sur quarante de large, avec à bord cent vingt marins de l'élite de l'Egypte. Qu'ils vissent seulement le ciel, ou qu'ils vissent la côte, plus brave et le bras plus ferme que son camarade, et il n'y avait pas d'incapable parmi eux.
    "Une tempête s'est levée alors que nous étions en mer. S'étant mis à souffler, et toujours redoublant, le vent souleva une vague de huit coudées de haut, dont seul un espar me préserva. Alors le navire sombra, et de ceux qui s'y trouvaient, pas un ne survécut, sauf moi - que voici près de toi -, et je fus amené à cette île par une vague de la mer.
    Il me déclara alors:
    - Ne crains rien, ne crains rien, bonhomme! Ne pâlis pas, effrayé de m'avoir rencontré. Vois! Un dieu a fait que tu survives en t'amenant à cette île enchantée, dont il n'est rien qu'elle ne contienne et qui est emplie de toutes sortes de merveilles. Et vois! Tu passeras mois après mois à l'intérieur de cette île, jusqu'à ce que tu aies accompli quatre mois. Un bateau va venir de chez toi, équipé de marins que tu reconnaîtras. Avec eux tu retourneras chez toi, et c'est dans ta cité que tu mourras! Heureux qui peut raconter ce qu'il a vécu, une fois passée l'épreuve!
    "Laisse-moi te raconter une aventure du même genre, qui m'est arrivée dans cette île : j'y vivais avec mes semblables, parmi lesquels se trouvaient des jeunes, de sorte que nous étions en tout soixante-quinze serpents, tant mes enfants que mes semblables, sans mentionner une petite fille que je m'étais acquise par prière.
    "Un jour, une étoile tomba, et, sous son effet, tous s'embrasèrent. C'est alors que je n'étais pas avec eux que cela leur arriva; c'est alors que je n'étais pas parmi eux qu'ils brûlèrent. Je crus alors mourir de chagrin pour eux, lorsque je les eus retrouvés réduits en un monceau de cadavres.
    "Si tu es brave, affermis ton esprit: tu serreras tes enfants dans tes bras et embrasseras ta femme; tu reverras ta maison - cela est meilleur que tout! -, tu atteindras ta patrie et y vivras de nouveau parmi tes semblables.
    M'étant prosterné, je touchai du front le sol devant lui et déclarai:
    - Permets-moi donc de te dire ce qui suit. J'ai l'intention de parler de ta puissance au souverain et de l'informer de ta grandeur. Et je vais te faire apporter de l'alun, de l'huile hékénou, du ladanum, de la gomme chésayt et de l'encens des magasins des temples, au moyen duquel tout dieu est apaisé. Oui, je vais raconter ce qui m'est arrivé et ce que j'ai vu de ta puissance, de sorte qu'on remerciera le dieu à ton intention dans la Ville, en présence du conseil du pays tout entier. Je vais sacrifier pour toi des taureaux par holocauste, tordre le cou à des volailles, et faire venir à toi des navires, chargés de toutes les richesses d'Egypte, comme ce qu'il est d'usage de faire pour un dieu qui aime les hommes, dans un pays lointain que les hommes ne connaissent pas.
    Alors il rit de moi, tant ce que j'avais dit était pour lui insensé, et me répondit:
    - As-tu de la myrrhe en abondance? Es-tu devenu soudain un possesseur d'encens? Or moi, je suis le souverain de Pount! La myrrhe, elle m'appartient, et cette huile hékénou qu tu as parlé d'apporter, c'est l'un des principaux produits de cette île! D'ailleurs, quand tu te seras éloigné d'ici, jamais tu ne reverras cette île, qui sera transformée en flot!
    Ce fameux navire arriva, selon ce qu'il avait prédit. J'allai me placer sur un arbre élevé, et reconnus ceux qui étaient à bord. J'allais le rapporter au serpent, mais je découvris qu'il le savait déjà. Il me dit:
    - Fais bon voyage! Fais bon voyage jusqu'à ta maison, bonhomme, de sorte que tu revoies tes enfants! Et fais-moi un bon renom dans ta cité. Voilà ce dont je te charge!
    Je me prosternai, les bras fléchis devant lui, et il me donna un chargement de myrrhe, d'huile d'hékénou, de ladanum, de gomme chésayt, de tichepsy, de chaâs, de galène, de queues de girafe, de grands blocs d'encens, de défenses d'éléphant, de chiens, de singes cercopithèques et babouins, et de toutes sortes de richesses. Je les chargeai sur ce navire et, tandis que je m'étais prosterné pour le remercier, il me déclara:
    - Vois! Tu vas atteindre ta patrie en deux mois, de sorte que tu serreras tes enfants dans tes bras, retrouveras là-bas la vigueur de la jeunesse, et y seras inhumé.
    Je descendis sur la grève auprès de ce navire, et me mis à héler l'équipage qui s'y trouvait. Puis je rendis grâce sur la rive au seigneur de cette île, et ceux du navire de même. Nous appareillâmes donc en direction du nord, vers le pays du souverain, et c'est en deux mois que nous atteignîmes notre patrie, conformément à tout ce qu'il avait annoncé. J'entrai auprès du souverain, et lui offris ces présents que je rapportais de l'intérieur de cette île. Il remercia le dieu à mon intention en présence du conseil du pays tout entier. Je fus alors promu suivant et pourvu de deux cents esclaves.
    Imagine-moi après avoir touché terre; après avoir vu ce que j'avais éprouvé. Ecoute-moi donc! Vois! Il est bon d'écouter les gens!
    Mais il me répondit:
    - Ne fais pas l'intéressant, mon ami, pourquoi donner de l'eau à une volaille à l'aube, pour la tuer dans la matinée?
    C'est ainsi qu'il doit venir, du début à la fin, comme trouvé écrit de la main du scribe aux doigts d'experts, le fils d'Amény, Amenâa, VSF.

    P. Grandet, Contes de l'Egypte ancienne

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