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    >Modules > Naissance et petite enfance à l'époque romaine > La mort de l'enfant > Conduite privée - conduite publique

    Valère Maxime, Faits et dits mémorables, 5.10

    "Les parents qui ont supporté le décès de leurs enfants avec courage
    1. Horatius Pulvillus était, au Capitole, en train de dédier le sanctuaire de Jupiter Très Bon Très Grand, dans ses fonctions de pontife, et il prononçait les formules rituelles, en s'appuyant sur le montant de la porte, quand on lui fit savoir que son fils était mort: il évita d'enlever sa main du montant de la porte, pour ne pas interrompre la consécration d'un temple si important, et de détourner son regard de la cérémonie publique qu'il accomplissait vers l'événement privé qui l'avait fait souffrir, pour qu'on ne crût pas qu'il faisait passer son rôle de père avant celui de pontife. Exemple éclatant, mais il n'y a pas moins de brio dans ce qui suit.
    2. Paul-Émile représente parfaitement aussi bien ce qui peut arriver de plus heureux que ce qui peut arriver de plus malheureux à un père de famille, puisque de ses quatre fils, qui avaient une beauté remarquable et d'excellentes dispositions, il a fait passer deux d'entre eux, par adoption, dans les familles des Cornélii et des Fabii, en se privant d'eux de sa propre initiative ; et les deux autres, la fortune les lui a enlevés : l'un précéda le triomphe de son père par le cortège funèbre qui l'amenait au tombeau, quatre jours plus tôt ; l'autre, qu'on avait vu sur le char triomphal, mourut trois jours après. Ainsi cet homme qui était allé jusqu'à faire cadeau de ses enfants, tant ils étaient nombreux chez lui, se trouva tout à coup sans un seul d'entre eux. Devant cette situation la force de son âme lui donna de quoi la supporter, le discours qu'il a prononcé pour rendre compte de son activité devant le peuple, avec le passage suivant qu'il y a ajouté, ne laisse rien de douteux à ce sujet: "Arrivé au sommet de la chance qui nous favorisait, citoyens, je craignais que la fortune ne préparât quelque malheur et j'ai demandé à Jupiter Très Bon Très Grand, à Junon Reine et à Minerve, dans une prière, de faire que si quelque chose de mauvais menaçait Rome, cela tombât tout entier sur ma famille. Donc tout est très bien. Car ils ont exaucé mes souhaits et fait en sorte que vous ayez à déplorer le sort qui me frappe, plutôt que moi à pleurer sur le vôtre."
    3. Je n'ajouterai qu'un exemple tiré de chez nous, avant de laisser mon exposé aller à travers les deuils subis par des étrangers. Quintus Marcius Rex, qui eut Caton l'Ancien comme collègue au consulat, perdit un fils qui lui était très attaché, en qui il espérait beaucoup et, ce qui n'a pas ajouté peu au malheur, qui était son fils unique ; il se rendit compte que son décès le troublait beaucoup et le bouleversait, mais il surmonta si bien sa douleur grâce à la hauteur de son âme, que lorsqu'il quitta le bûcher où se trouvait le jeune homme, il se rendit immédiatement à la curie et convoqua le sénat qui devait ce jour là, conformément à son règlement, tenir séance. S'il n'avait pas été capable de trouver dans son courage le moyen de supporter son deuil, il n'aurait pas pu partager la durée d'une seule journée entre le malheur qui frappait le père et l'énergie que montrait le consul, sans renoncer en quoi que ce fût à ses obligations.
    ext. 1. Le premier des Athéniens, Périclès, perdit, en quatre jours, deux fils qui étaient de remarquables adolescents et, au cours de ces journées là, tout en gardant sur son visage les traits qu'il y avait auparavant et sans que sa voix ne se brisât, il a parlé à l'assemblée. Il est même allé jusqu'à garder sur sa tête la couronne qu'exigeait la coutume, pour ne renoncer en rien aux traditions ancestrales, à cause du coup qui venait de le frapper chez lui. Il ne manquait pas de raisons donc pour qu'une âme d'une telle fermeté s'élevât jusqu'à recevoir le surnom de Jupiter Olympien.
    ext. 2. Xénophon, dans le cadre de l'école philosophique issue de Socrate, est le premier après Platon pour l'efficacité et la richesse de l'expression : il procédait à un sacrifice solennel, quand il apprit que l'aîné de ses deux fils, qui s'appelait Gryllus, était tombé à Mantinées au cours de la bataille. Il ne pensa pas que c'était une raison pour interrompre la cérémonie religieuse qu'il avait commencée, et il se contenta d'enlever sa couronne. Mais même sur ce point, quand il eut demandé comment il était tombé et qu'il eut appris qu'il se battait fort courageusement au moment où il avait été tué, il la remit sur sa tête, montrant ainsi aux divinités auxquelles il adressait son sacrifice, qu'il tirait plus de plaisir de la valeur que son fils avait manifestée, que de tristesse de son décès. Un autre aurait écarté la victime, abandonné l'autel, arrosé de ses larmes l'encens en le dispersant. Xénophon a obligé son corps, par respect religieux, à rester immobile et son âme, grâce â la réflexion que sa sagesse lui inspirait, a gardé son calme et elle a pensé que se laisser aller à la douleur était plus déplorable que le malheur qu'on venait de lui annoncer.
    ext. 3. Anaxagoras non plus ne doit pas être tenu à l'écart. En apprenant la mort de son fils il dit "Il n'est rien d'inattendu ni d'extraordinaire dans ce que tu m'annonces. Je savais bien, puisqu'il me doit sa naissance, qu'il était destiné à mourir." Voilà des paroles que la vertu, qui est pleine de préceptes fort utiles, a inspirées. Si on veut bien en tirer profit quand on les entend, on n'ignorera plus qu'on doit engendrer des enfants avec la conviction que la nature leur a prescrit, au même moment, autant de recevoir la vie que de la rendre et que, de même que personne ne meurt jamais sans avoir vécu, de même personne ne peut non plus vivre sans être destiné à mourir."
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