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    Modules > Naissance et petite enfance à l'époque romaine > La mort de l'enfant > Le sentiment de l'enfance

    Philippe Ariès, L'enfant et la vie familiale sous l'Ancien Régime

    Les deux sentiments de l'enfance
    Dans la société médiévale, que nous prenons pour point de départ, le sentiment de l'enfance n'existait pas; cela ne signifie pas que les enfants étaient négligés, abandonnés, ou méprisés. Le sentiment de l'enfance ne se confond pas avec l'affectation des enfants: il correspond à une conscience de la particularité enfantine, cette particularité qui distingue essentiellement l'enfant de l'adulte même jeune. Cette conscience n'existait pas. C'est pourquoi, dès que l'enfant pouvait vivre sans la sollicitude constante de sa mère, de sa nourrice ou de sa remueuse, il appartenait à la société des adultes et ne s'en distinguait plus. (…)

    Le très petit enfant trop fragile encore pour se mêler à la vie des adultes, ne compte pas, c'est le mot de Molière qui témoigne de la persistance au XVIIe siècle d'une très ancienne mentalité. L'Argan du Malade imaginaire a deux filles, l'une qui est en âge de mariage et la petite Louison qui commence juste à parler et à marcher. On sait qu'il menace de mettre sa fille aînée au couvent pour décourager ses amours. Son frère dit: "D'où vient, mon Frère, qu'ayant le bien que vous avez et n'ayant d'enfant qu'une fille, car je ne compte pas la petite, d'où vient, dis-je, que vous parlez de la mettre dans un couvent?" La petite ne comptait pas parce qu'elle pouvait disparaître. "J'ai perdu deux ou trois enfants en nourrice, non sans regrets ni sans fascherie", reconnaît Montaigne. Dès que l'enfant avait franchi cette période de forte mortalité où sa survie était improbable, il se confondait avec les adultes.

    Philippe Ariès, L'enfant et la vie familiale sous l'Ancien Régime, Paris, 1973, p. 177-178.
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