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    Modules > Famille et parenté > Patriarcat et pouvoir politique

    Inceste et interdits matrimoniaux

    "Nous n’avons pas cependant le droit de prendre n’importe qui pour femme: il y a certaines personnes avec lesquelles nous devons éviter de nous unir. Entre les personnes qui occupent l’une par rapport à l’autre le rang de descendants libres ou d’ascendants, il ne peut ni se contracter mariage ni exister le droit d’intermariage. Exemples: entre père et fille, entre mère et fils, entre grand-père et petite-fille; et si de telles personnes ont eu des relations sexuelles, elles sont réputées avoir contracté un mariage interdit et incestueux."
    GAIUS, Institutes, I, 58-59 (texte traduit par J. Reinach, Paris, CUF, 1950)

    En droit romain, le mot incestus comprenait, dans un sens large, tout acte immoral ou irréligieux. Dans un sens plus étroit, il désignait le commerce prohibé entre personnes unies par un lien de parenté ou d’alliance. Un autre sens est cependant donné à ce terme; il désignait également la perte de la virginité de la Vestale et le crime de l’homme qui entretenait des relations sexuelles avec elle.

    Le terme d’incestus comprend non seulement le mariage mais aussi les relations sexuelles entre proches parents. La rigueur des prohibitions en terme d’inceste chez les Romains était la conséquence de la puissance paternelle. Etant donné que tous les membres d’une même famille étaient placés sous l’autorité du pater familias, ceux-ci étaient considérés comme ses enfants et donc tout mariage interne à cette famille était interdit.

    Le concept le plus constamment associé à l’inceste dans la pensée romaine est celui de nefas. En effet, l’inceste est la violation d’un ordre intangible, le fas, c’est-à-dire l’ordre universel dont les dieux sont les garants. Il est nefas au même titre que le fait de tuer un proche parent. Il constitue une atteinte à un classement dont les éléments doivent obligatoirement rester distincts et n’entretenir que des relations strictement définies. C’est le cas par exemple des hommes et des bêtes qui doivent garder la place qui leur a été attribuée dans l’organisation harmonieuse de l’univers. L’inceste est donc considéré comme un désordre, une violation de l’ordre social et du monde et non comme un désordre biologique, qui aurait des conséquences néfastes, telles que la stérilité ou une descendance monstrueuse. Il est aussi considéré comme une faute morale ou un crime, à ce titre il est placé au sommet de l’échelle. Il porte atteinte à la lignée ancestrale, à l’harmonieuse succession des générations dont les ancêtres se préoccupent et dont ils sont les témoins.

    Mais cette conception, qui postule un ordre universel, n’était limitée qu’à la seule culture romaine, délimitée géographiquement et historiquement. Cette contradiction devint donc flagrante lorsque les Romains entrèrent en contact avec les pratiques d’autres peuples qui contredisaient leur vision de l’universel. Ainsi les Perses pouvaient s’unir à leur mère, les Macédoniens et les Egyptiens, à leur soeur. Les Athéniens, qui épousaient leur demi-soeur patrilatérale, constituaient un exemple encore plus grave, du fait que le comportement des Grecs ne pouvait pas être considéré comme barbare.

    Les juristes impériaux ont divisé en 212 ap. J.-C. le concept d’incestus en deux catégories d’inégale gravité, sur la base des groupes ethniques: l’incestus iuris gentium était supposé commun aux Romains et aux peuples étrangers; l’incestus iuris civilis était spécifique aux citoyens romains. L’interdiction d’épouser une soeur, ou une tante ne concernait donc que les Romains et non les Egyptiens. Ainsi deux droits ont coexistés en Egypte et étaient applicables selon le statut personnel des individus.

    Au cours de l’histoire de Rome, une évolution est perceptible concernant les prohibitions matrimoniales. Ainsi, du IIIème s. av. J.-C. au Haut Empire, on constate une tendance au relâchement des interdictions. La sobrina (cousine issue de germains) puis la consobrina (cousine germaine) et même la fratris filia (nièce, fille de son frère), qui étaient d’abord interdites, sont ensuite autorisées. La tendance ensuite s’inverse et on constate un élargissement du cercle des parents prohibés: à l’époque des juristes classiques (fin du IIème s. au début du IIIème s.) le droit positif étend les interdictions matrimoniales aux adfines (parents par alliance), et au milieu du IVème s. la fratris filia puis la consobrina sont à nouveau interdites, ainsi que les adfines de même génération.
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