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    Modules > Religions grecque et romaine : notions et méthodes > Les mythes et la mythologie

    "Rome sans mythes" ou "le mythe dans l’histoire"?

    Les instincts primitifs des populations de l’ancienne Italie, le milieu où elles se développèrent, ne peuvent pas avoir été les mêmes qu’en Grèce. En Grèce, une sensibilité très délicate, une vive imagination, un sentiment naturel du beau, avaient jeté les conceptions religieuses dans le moule d’une mythologie dont la richesse n’avait d’égale que la perfection; et à la mythologie avait répondu un culte non moins admirable. […] Les ancêtres des Romains, au contraire, les plus antiques traditions nous les montrent bien remuants, bien plus fidèles à leurs mœurs ; leur esprit, plus sérieux et plus ferme, est plus tourné à l’observation, à la vie pratique, que capable d’idéal ; de là vient qu’ils sont plus portés au culte, aux pratiques religieuses qu’à la mythologie. (L. Preller, Les dieux de l’ancienne Rome. Mythologie romaine, trad. L. F. Alfred Maury, Paris 1866, éd. orig. Die Römische Mythologie, 1857).

    Les savants du XIXe, comme L. Preller, et en partie aussi ceux du XXe siècle affirmaient que l’« esprit » des Romains, plus pragmatique que celui des Grecs, aurait encouragé davantage les activités concrètes (le droit, la guerre, mais aussi le culte religieux) que les spéculations mythiques : Rome aurait été une civilisation sans mythes. Or, ce jugement n’est plus partagé aujourd’hui. Actuellement on reconnaît aux Romains une création mythique propre. Le fait est qu’elle reste cachée à ceux qui la cherchent en prenant pour modèle les mythes grecs. Les histoires sur les dieux, leurs amours, leurs luttes, leurs rivalités et leurs interactions, les histoires qui se déroulent dans un passé atemporel et dans des royaumes lointains, qui existent dans la mythologie grecque, n’appartiennent pas à la mythologie romaine. Si les Romains en parlent, ils le font en puisant dans les récits grecs, dans lesquels ils «traduisent» simplement le nom du dieu : de Jupiter on racontera les histoires qui appartiennent à son homologue grec Zeus.
    Pour apprécier sans préjugé la création mythique proprement romaine, il faut tenir compte d’un constat fondamental : la réflexion des Romains s’organise autour de leur terre, le Latium, et de leur peuple. Les dieux ne trouvent place dans cette spéculation que dans la mesure où ils interviennent directement dans cette réalité. Pour donner quelques exemples : Réa Silvia, violée par le dieu Mars, engendre Romulus et Rémus; Numa, deuxième roi de Rome, reçoit le pouvoir royal directement de Jupiter, après avoir engagé une dispute verbale avec lui et en être sorti gagnant. Ces récits racontent comment les dieux descendent sur le sol de Rome et agissent avec les humains. Le mythe est ramené à l’histoire.
    La période la plus riche en récits mythiques de cette sorte est bien entendu celle des origines : la fondation de la Ville, la création des premières institutions, le passage de la monarchie à la république, etc. Cependant la production mythique ne s’arrête pas là. Des récits fantastiques ont également été élaborés autour d’événements beaucoup plus récents, attestés par des documents historiques. Le cas de l’arrivée à Rome de la pierre représentant la Mère des Dieux est l’exemple le plus éclatant. En 204 av. J.-C. les Romains vont chercher cette idole en Asie Mineure. Autour de ce voyage bien réel un récit s’élabore. Le bateau qui transporte la «statue» arrive à l’embouchure du Tibre, où il échoue sur un bas fond. Tous les efforts des hommes pour continuer le voyage sont infructueux. Claudia, une jeune romaine soupçonnée de se comporter de façon trop libertine, demande à la déesse de lui accorder un privilège : si la déesse juge que les soupçons sur son comportement sont mal fondés, elle lui accordera de conduire le bateau jusqu’à Rome. La déesse consent et la jeune femme emmène le bateau jusqu’à Rome, simplement en le tirant par une corde. Le miracle, l’aspect surnaturel de cet épisode montrent comment la création mythique romaine ne cesse d’être active jusqu’à des périodes assez récentes : des faits réels, qui viennent de se produire, sont peu après réélaborés en mythes.



    Bibliographie pour la fiche
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